mardi 30 septembre 2014

L'aide-mémoire de psychogériatrie en 24 notions, de Pierre Charazac


 Pierre Charazac, psychiatre et psychanalyste SPP (aidé, pour la partie sur le vieillissement cognitif, de M.-C. Gély-Nargeot et S. Raffard), fournit avec ce livre un guide clinique du vieillissement assez conséquent.

 En fait, s'il s'agit bien d'un livre sur la clinique du vieillissement, et que la personne âgée est au centre, elle est loin d'être seule concernée : dépendante ou non, une personnage âgée n'est pas coupée du monde, elle vit avec éventuellement un·e conjoint·e, une famille, un·e aidant, des aides-soignant·e·s (à domicile ou en institution), et l'auteur fait plus que clairement comprendre qu'il est essentiel d'être attentif à l'entourage ("en psychogériatrie, il est rare que le projet soit seulement individuel, pour la raison que le patient vit dans un milieu qui interagit avec lui", "l'effet de la plainte sur l'entourage fait partie de sa sémiologie", ...). Les enjeux et les risques des différentes relations sont d'ailleurs largement détaillées. En plus des personnes, les lieux ont également une grande importance : entrer en cantou ou en Ehpad, ou a fortiori à l'hôpital ("événement redouté qui constitue parfois un mode d'entrée brutal dans la vieillesse, par exemple pour une intervention sur une fracture du col du fémur"), quitter le domicile ou même y retourner, ce n'est pas anodin... et changer de chambre à l'intérieur de l'Ehpad non plus, l'imposer arbitrairement peut constituer une forme de maltraitance. Le milieu, c'est aussi un contexte économique, et même s'il ne faut pas non plus en faire l'unique enjeu ("Un certain discours tend à réduire le soin aux moyens, c'est à dire au personnel et à sa qualification, en en faisant un idéal réservé à une élite hospitalière. Il est indéniable qu'une prise en charge correcte nécessite un minimum de moyens médicaux mais en Ehpad, elle dépend aussi de la façon dont le directeur, le médecin coordonnateur et le cadre de santé assument les problèmes institutionnels et éthiques soulevées par la fonction soignante de l'équipe, y compris dans la façon dont cette dernière vit la confrontation à ses limites"), le sujet est loin d'être éludé ("la notion de vulnérabilité mise au point par les gériatres a des implications économiques majeures"). L'auteur explique par exemple que, pour des raisons très différentes, il est impensable de laisser la seule responsabilité de la dépendance (qui "n'est pas une maladie et elle ne se traite pas", "pour l'homme âge comme pour le nourrisson, la dépendance désigne un état évolutif") aux familles en Chine (parce qu'avec la politique de l'enfant unique beaucoup se retrouveraient avec quatre personnes dépendantes à charge) ou en France (les familles sont particulièrement flexibles -familles recomposées, ...-, la répartition des responsabilités n'est pas nécessairement limpide), et semble aussi parfois regretter entre les lignes que l'Etat ne prenne pas son rôle plus à cœur ("la suppression de la mission originelle de l'hôpital d'accueillir et d'héberger les personnes dont l'âge et les infirmités réclamaient un asile, n'a pas cessé de s'affirmer"). 

 La psychanalyse (kleinienne et winnicottienne) est l'outil de compréhension du psychisme privilégié dans le livre, "car elle offre la mise en place la plus complète du fonctionnement psychique normal et pathologique" (et aussi, peut-être, parce que l'auteur est psychanalyste). Malgré des rappels et un glossaire, des connaissances en psychanalyse (de préférence meilleures que les miennes) seront donc bienvenues pour comprendre certains passages, mais ce serait bien dommage de se priver de l'ensemble du livre pour cette raison. En ce qui concerne l'interprétation des différentes plaintes et souffrances, par exemple, on se rend vite compte qu'il vaut mieux être Sherlock Holmes que Sigmund Freud (les exemples choisis ne sont pas à comprendre comme une incitation au tabagisme). Une personne se plaint de son manque de mémoire? Les tests vont probablement la contredire, si sincère soit-elle, mais la souffrance a de fortes chances d'être réelle (déjà parce que la sensation de perdre la mémoire n'est pas des plus tranquillisantes!). Reste à déterminer si c'est un signe d'anxiété, de dépression, de stress, une perte qui concerne en fait les performances attentionnelles, ... Un·e résident d'Ehpad refuse de sortir de sa chambre? Avant de crier au caprice, on peut se demander s'il s'agit d'une mésentente avec un·e autre résident·e ou un·e soignant·e, une phobie, une difficulté à accepter ce nouveau domicile, la peur de chuter, ... Des accès d'agressivité peuvent simplement venir d'une douleur, un mutisme d'une inhibition (crainte de moquerie ou d'impatience des interlocuteur·ice·s) à cause de difficultés d'élocution (l'auteur déplore qu'alors que les séances d'orthophonie sont un tel enjeu pour les enfants, on les sollicite peu pour les personnes âgées alors que ça peut être essentiel). Si l'auteur ne transige à aucun moment avec le respect de la personne âgée, cela ne passe pas seulement par d'éventuelles injonctions à l'humanisme mais aussi par un aspect pratique : la communication, l'attention, l'échange, avec les moyens disponibles, sont indispensables ne serait-ce que pour comprendre ce qui ne va pas chez une personne qui n'a pas nécessairement tous les moyens pour s'exprimer ("le clinicien doit se mettre à l'écoute de ses réactions, y compris de celles qui lui paraissent le plus déraisonnables ou contraires à sa déontologie", "chez le même sujet, en fonction des circonstances et du milieu, un cri, une déambulation ou une conduite plus complexe prendront des significations différentes").

Il y a quand même un reproche qu'on peut faire au livre, c'est la grande abondance de coquilles (des mots et des lettres manquent ou sont en trop, des signes de ponctuation apparaissent intempestivement, ...), c'est encore pire que sur ce blog, c'est dire! Ce serait sympa de la part de l'éditeur de faire un nouveau tirage après que quelqu'un ait pris la peine de relire. Mais la plus grande frustration, alors qu'il y a une grande quantité d'informations dont chaque paragraphe paraît très important, c'est de ne pas disposer en lisant cet aide-mémoire d'un autre type d'aide-mémoire, genre une cure de magnésium ou une carte SD qui s'intégrerait à l'hippocampe (la partie du cerveau, pas le genre de poisson qui a une tête d'extra-terrestre).

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