mercredi 15 mars 2017

De quelques mythes en psychologie, de Kotaro Suzuki et Jacques Vauclair



  Saviez-vous qu'un message subliminal invitant à manger du pop-corn, diffusé pendant un film, suffit à augmenter les ventes de popcorn alors même que les spectateur·ice·s n'étaient pas conscient·e·s d'avoir perçu cette image? Que les Inuit·e·s ont une centaine de mots différents pour désigner la neige? Que des jumeaux·elles monozygotes (les "vrais" jumeaux·elles) élevé·e·s séparément ont un QI très semblable, ou encore qu'il arrive que des jumeaux·elles qui ne se sont jamais rencontré·e·s aient à l'âge adulte des similitudes troublantes comme le nom de leurs enfants ou leurs habitudes vestimentaires? Qu'un missionnaire anglican a dans les années 20 adopté, dans son orphelinat de la campagne indienne, deux enfants élevées par des loups?

 Vous avez probablement déjà entendu l'une de ces affirmations... elles sont pourtant toutes fausses, ou du moins à nuancer considérablement. Ce livre prend le temps, au cours de 8 chapitres, de lister les éléments qui vont à l'encontre de ces mythes, mais surtout d'en reprendre la genèse et d'expliquer comment ils ont pu se diffuser, auprès du grand public mais aussi, souvent, parmi les chercheur·se·s. La démarche permet de mieux comprendre plusieurs mécanismes psychiques dans les domaines évoqués (rentrer dans le détail implique d'expliquer les présupposés, de présenter l'état actuel de la recherche), mais aussi la complexité de la recherche scientifique du fait des nombreux biais à prendre en compte, ou encore la puissance de l'envie de croire (parce que le·a chercheur·se qui publie est prestigieux·se, parce que les résultats proposés sont dans l'air du temps, ou alors parce que, quand même, qui serait assez rabat-joie pour enquêter à charge contre un chimpanzé qui parle?).

 Le fait de comprendre comment les mythes ont pu se diffuser est en effet parfois plus intéressant que le démenti des mythes en soi. Savoir que le révérend Singh écrit dans son journal que les "enfants-loup" Amala et Kamala ont des yeux qui "brillent bizarrement d'un éclat bleuâtre dans l'obscurité", et qu'elles utilisent ledit éclat pour éclairer des objets, suffit aujourd'hui à écarter d'un ricanement l'ensemble de ses propos : s'arrêter là serait pourtant négliger le fait que Zingg, anthropologue, n'étant pas parvenu à rencontrer les fillettes, a trouvé l'ensemble des informations cohérentes... parce qu'elles correspondaient à ses propres connaissances sur les enfants-loups, ce qui était en fait inévitable, puisque lesdites connaissances provenaient de récits, qui eux-mêmes ont inspiré celui du révérend Singh. De façon circulaire, le fait qu'un universitaire, après des vérifications aussi minutieuses que possible, ait accordé du crédit à l'histoire d'Amala et Kamala, a donné à l'histoire en question une crédibilité sérieuse auprès du grand public. 

 Le lien fait très laborieusement entre les images subliminales et l'inconscient freudien, des mécanismes pourtant bien distincts, sert plus à expliquer que la supercherie sur la vente de pop-corn a eu lieu à une époque où il était déjà culturellement admis qu'une idée pouvait traverser l'esprit à l'insu de la personne concernée qu'à expliquer comment un message subliminal pourrait fonctionner. C'est pourtant important de rappeler que le message subliminal est quelque chose de très spécifique, car 1) on peut en effet percevoir un stimulus sans en être conscient 2) toute publicité contient une grande quantité de messages implicites. Le message subliminal qui a fait tant de bruit, et qui aurait permis à son auteur (James Vicary) de mesurer une augmentation des ventes de popcorn et de coca, était lui un message très explicite, qui était, la science a permis de le mesurer correctement plus tard, beaucoup trop long pour être perçu, serait-ce inconsciemment, par les spectateurs avec une diffusion si courte (une diffusion tellement courte -1/3000ème de seconde – qu'elle était par ailleurs technologiquement impossible à l'époque, un détail...).

 L'impossibilité matérielle est aussi ce qui a attiré l'attention sur les expériences de Cyril Burt concernant l'intelligence des jumeaux·elles... mais ses confrère·sœur·s ne se sont demandé·e·s, à juste titre, comment il avait pu disposer d'autant de jumeaux·elles séparé·e·s à la naissance pour faire ses mesures que quand quelqu'un a constaté que la similarité entre ses différentes statistiques étaient suspectes (les auteurs en profitent pour préciser que, si un arsenal de données intimide le non initié et augmente à ses yeux la crédibilité, les chiffres peuvent vite être considérés comme suspects par ceux et celles qui s'y connaissent effectivement en statistiques). C'est aussi pour des raisons pratiques que les chercheur·se·s ont de bonnes raisons de ne pas être trop pointilleux·ses sur la crédibilité des récits des jumeaux·elles qui ont été séparés jeunes : c'est rare d'en rencontrer, même en mobilisant beaucoup de moyens, mieux vaut donc tout faire pour s'assurer leur coopération. 

 Le livre contient même le cas d'un mythe qui a consisté à... démonter un mythe. Herbert Terrace, après avoir enseigné le langage des signes à un chimpanzé en utilisant un protocole élaboré basé sur la méthode behaviouriste, constate en regardant de plus près ses propres vidéos que le singe n'a pas appris tant que ça : il imite les gestes des entraîneur·se·s plutôt qu'il ne s'exprime spontanément, il utilise d'autres indices que les stricts indices verbaux (encouragements, …), et les expérimentateur·ice·s sont un peu trop prompt·e·s à interpréter dans leur sens les gestes ambigus. Terrace a l'honnêteté de faire part de ses erreurs mais, que ce soit dans son livre destiné au public ou dans des publications scientifiques... il ne le précise qu'à la fin. Et, surtout, il va s'empresser d'appliquer la même critique au travail des psychologues Allen et Beatrix Gardner, en oubliant de se demander si le fait qu'iels aient réussi, de leur côté, à apprendre des mots à un chimpanzé ne vient pas du fait qu'iels aient eu une méthode différente plutôt que du fait qu'iels aient commis les mêmes erreurs. Le fait que les Gardner aient forcément manqué de rigueur expérimentale est donc... un mythe (ce qui n'empêche pas en soi de s'interroger sur leur travail, mais les critiques de Terrace sont moins définitives que l'impression qu'elles peuvent donner).

 Là où on pourrait s'attendre à un simple travail de contre-enquête, ce qui serait déjà intéressant en soi, le livre éclaire sur la diffusion de l'information scientifique, ou encore la difficulté de faire de la recherche, sans compter les informations intéressantes sur la psychologie en général (mémoire, perception, …). Même les passages techniques sont plutôt clairs, il n'y a pas besoin d'avoir de connaissances particulières pour en profiter pleinement.  

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